Interview de Jean-Louis Michelot, Directeur de l’agence Sud-Est d’Ecosphère

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Ecosphère est l’un des bureaux d’études écologiques mandatés par Pierre & Vacances pour évaluer le terrain retenu pour le projet de Center Parcs de la forêt de Chambaran. Depuis, de nombreuses sessions d’observations naturalistes de la faune et de la flore ont été conduites sur place. Ces recensements ont permis d’améliorer le projet du maître d’ouvrage afin de favoriser la préservation du milieu naturel. Jean-Louis Michelot, Directeur de l’agence Sud-Est du Bureau d’études Ecosphère, a coordonné l’étude du site.

Quelles sont les expertises présentes au sein de votre bureau d’étude ?

Jean-Louis Michelot : Ecosphère est une société qui intervient partout en France et qui travaille sur la question de la prise en compte de la biodiversité dans les politiques publiques ou privées. Notre société rassemble donc des écologues, des spécialistes de la faune et de la flore, des environnementalistes et des techniciens en gestion des milieux naturels. Nous travaillons avec des clients privés ou publics pour définir des politiques d’aménagement.

Par exemple, nous accompagnons régulièrement la Commission européenne pour l’aider à définir la politique environnementale dans certains domaines. Nous faisons également de l’opérationnel, de l’accompagnement de chantier et de la veille sur la mise en œuvre des actions de protection de l’environnement.

Dans quel cadre règlementaire et légal avez-vous été missionnés ?

J-L. M. : Différentes procédures demandent une expertise écologique en amont d’un aménagement, touristique ou autre. L’étude d’impact (qui est un préalable nécessaire) comprend une étude d’impact écologique, une étude d’incidences au titre de Natura 2000, et une demande de dérogation au titre des espèces animales ou végétales protégées. Ce sont les principales procédures qui demandent ce type d’expertise.

La procédure dite de « dérogation au titre des espèces protégées »  est assez complexe. Comme vous le savez, il y a des espèces animales ou végétales protégées, mais la loi prévoit des mécanismes de dérogation, c’est ce qu’on appelle le « dossier CNPN » (Conseil National de Protection de la Nature). Ce dossier administratif va donner lieu à un arrêté préfectoral mais il a la particularité de passer par des mécanismes d’expertise importants. Le dossier que nous avons constitué  a donc été expertisé par le Conservatoire Botanique National Alpin, l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, par l’Office National de l’Eau et des Milieux Aquatiques et par le CNPN. Ces organismes sont des organismes reconnus, qui font des remarques dont doit tenir compte le maître d’ouvrage, ce qui s’est passé dans le cadre du projet

Comment avez-vous procédé pour le projet « Forêt de Chambaran » ?

J-L. M. : Dans le cadre de cette mission d’étude, nous avons fait une étude très minutieuse du site retenu. Cela a représenté environ 70 déplacements, soit environ 70 journées de travail sur le terrain, avec une dizaine de spécialistes de la faune sauvage et de la flore. Ces sessions d’étude ont été réparties durant toutes les périodes de l’année, de jour et de nuit, sur le site même et aux alentours.

Nous utilisons différents moyens techniques pour le recensement des espèces : des examens de visu, des sessions d’écoute, des détecteurs d’ultra-sons pour évaluer la présence de chauves-souris sur le site ou encore la recherche d’ADN environnementale dans les milieux aquatiques pour recenser les amphibiens…

Nous avons également recueilli les données existantes sur le site et avons aussi pris en compte les observations disponibles auprès des associations locales et des administrations.

Entre les bilans initiaux et les mémoires en réponse (lors des phases de dialogue avec les administrations et les différentes commissions), nos analyses représentent plusieurs centaines de pages d’analyse et de données.

Quels sont les résultats de votre enquête ? Comment caractériseriez-vous le site ?

J-L. M. : Le site correspond à un milieu assez représentatif des Chambaran. D’un point de vue de la biodiversité, il n’y a pas de particularité très forte par rapport au reste du massif. Comme l’ensemble des Chambaran, le bois des Avenières a largement été exploité pour le bois de coupe depuis de nombreuses années. Les boisements sont donc souvent jeunes (taillis), avec une petite proportion d’arbres plus gros. Les étangs figurent parmi les milieux des Chambaran les plus riches en espèces remarquables ; le site concerné par le projet n’en comporte aucun.

Ne peut-on pas imaginer que des animaux, absents lors de votre passage, ont tout de même besoin de traverser le site ?

J-L. M. : Effectivement, nous avons également étudié le site du point de vue du passage des animaux. Prenons l’exemple du crapaud sonneur à ventre jaune, qui est présent ailleurs dans les Chambaran : nous sommes passés de nombreuses fois et nous n’avons pu l’apercevoir qu’une seule fois en bordure du site, pas tout à fait sur la zone défrichée. Comme c’est une espèce qui est facile à trouver, nous considérons que nous avons une vision assez bonne de la situation ; nous pensons que l’espèce ne se reproduit pas sur le site même, mais sur ses abords (de fait, nous l’avons noté sur des prairies humides des environs). De temps en temps, des individus de l’espèce traversent probablement le site lors de leurs phases de dispersion (recherche de nouveaux territoires par certains individus).

Ainsi, on ne peut pas affirmer qu’il n’y a aucun impact sur le déplacement des animaux, mais nous pouvons considérer que cet impact sera limité, d’autant que différentes mesures de réduction ou de compensation ont été prises : réalisation de passages pour la petite faune (dans et hors du site), utilisation de clôtures perméables à la majorité des espèces…

Par exemple, dans le cas du crapaud sonneur, une piste forestière qui traverse le site sera réhabilitée, avec création de petites mares qui sont ses lieux de prédilection.

Dans quelle mesure peut-on parler, à l’égard de votre travail, d’une étude indépendante ?

J-L. M. : Tout d’abord, Ecosphère est une société privée et indépendante, appartenant à ses salariés dirigeants. Dans le cadre du système français, nos missions sont réalisées sous la maîtrise d’ouvrage des donneurs d’ordres. C’est d’ailleurs le cas de nombreuses autres professions, comme les commissaires aux comptes ou les huissiers.

Par ailleurs, il y a une vraie vigilance de la part de l’Etat et des associations, quant à la minutie de nos analyses, et à la rigueur scientifique de nos méthodologies. Si nous n’agissions pas de manière indépendante de ce point de vue, ce serait une faute déontologique bien sûr, mais surtout une erreur à moyen terme car l’on pourrait détecter les faiblesses de nos analyses. Je dirais donc que le porteur de projet et le bureau d’études ont intérêt à ce que l’expertise soit la plus indépendante possible. D’autant qu’en dernière analyse, ce sont l’Etat et ses services spécialisés qui doivent considérer la qualité de notre expertise.

En quoi vos observations ont-elles été prises en compte par le maître d’ouvrage ?

J-L. M. : Nous avons apporté des informations sur le milieu naturel pour qu’il soit mieux pris en compte dans le projet. Ainsi, nous nous sommes rapidement rendu compte que le site abritait des zones intéressantes, en particulier les petites vallées qui traversent le site. Nous avons alerté le maître d’ouvrage sur leur richesse biologique. Sur nos conseils, Center Parcs a modifié son schéma de localisation des équipements et des bâtiments – ce que l’on appelle le « plan masse » – pour éviter de construire sur ces zones sensibles.

De la même manière, nos repérages sur la flore ont permis de relever la présence d’espèces végétales protégées, comme l’inule de Suisse, la petite scutellaire et certaines espèces de mousses. Le maître d’ouvrage a ainsi supprimé deux îlots de cottages du projet pour ne pas les impacter, ce qui a été validé par la Commission Nationale de la Protection de la Nature (CNPN). Quant aux mousses, elles se trouvaient dans des zones que nous avions déjà décidé d’écarter du projet à cause de leur intérêt biologique (vallons). Les mousses ont ainsi été balisées et protégées et ne seront pas impactées non plus.

Enfin, pour ce qui est de la faune, suite à nos observations, de nombreuses adaptations ont été validées sur le projet : limitation de la vitesse de circulation sur le site (pour limiter les écrasements d’amphibiens), rideaux aux fenêtres (pour éviter les collisions d’oiseaux), choix des dates de travaux pour que les arbres ne soient pas coupés à l’époque de la reproduction des oiseaux… Autant de détails qui permettent de réduire l’empreinte écologique du projet.

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